
Après quelques jours d'acclimatation à l'altitude de La Paz, en Bolivie, je
me dis que va venir le moment où je vais me sentir prêt pour tenter cette
expérience incroyable, gravir les 6088m du mont Huyana Potosi, situé à 25 km de
la capitale la plus haute du monde.
Je reviens de la jungle Amazoniène et doit réhabituer mon corps non pas au
manque d'oxygène comme on le croit, mais à la baisse de pression atmosphérique
qui produit une baisse d'efficacité de la synthèse de l'oxygène dans le sang.
Ce n'est pas une légende, ici le souffle est très court, ne serait-ce que
marcher dans la ville, monter une petite côte. Vous voyez tout de suite que le
corps réclame son carburant. Un dicton dit qu'à La Paz, il faut marcher
doucement, manger léger et dormir seul. Il m'arrive souvent de me réveiller en
pleine nuit avec une sensation d'étouffement, qui passe après une grande
respiration calme. Je crois que le corps continue à fonctionner un certain
temps sur son rythme de plaine. En fait, en altitude, la pression atmosphérique
plus basse empêche les globules rouges de fixer normalement l'oxygène et de le
distribuer de manière très efficace dans l'organisme. Il faut donc passer sur
un autre mode de fonctionnement, activer une acclimatation. Je dis "activer"
car on peut aider ce processus, justement en mangeant peu, en marchant le plus
possible, en buvant beaucoup d'eau également, en évitant l'alcool, on peut
aussi mastiquer des feuilles de coca qui aident les globules rouges à fixer
l'oxygène.

Le mal d'altitude peut se réveiller dès 3000m, il se nomme "sorroche" dans
les Andes, c'est un ami très affectueux qui ne vous lâche pas facilement
parait-il. Maux de tête, envie de vomir, insomnie, cela peut aller jusqu'à
l'embolie pulmonaire ou cérébrale, ces effets peuvent apparaître à des
altitudes plus élevées, personne ne peut en fait prévoir s'il va être ou non
sujet au sorroche. L'explication est simple, la pression plus basse en altitude
fait se dilater les gaz, ainsi le corps gonfle, ce qui provoque les différents
maux cités plus haut. Je me prépare donc un peu, respectant les notions
élémentaires de bon sens. J'ai la chance de ne pas être sujet au mal
d'altitude. Je choisis de partir pour cette expédition de haute montagne avec
une agence sérieuse. C'est un première pour moi et il s'agit bel et bien de
quelque chose à prendre au sérieux, il y a des risques, même s'ils ne sont pas
très importants, ils existent bel et bien. Je choisis donc une agence au nom
simple "Huyana Potosi travel", les guides sont expérimentés et ont des diplômes
internationaux de haute montagne avec des certifications de premiers secours.
J'avoue que cette activité est vraiment de l'ordre de la curiosité, je ne me
suis jamais aventuré en haute montagne et la chose la plus haute que j'ai
gravie en altitude doit être le lit superposé de la chambre que je partageais
avec mes frères pendant les vacances de printemps quand nous partions au ski
dans les Alpes, il y a de cela une vingtaine d'années.
Je verse un acompte pour l'expédition du lundi 25 Août, je partagerai
l'expérience avec deux jeunes femmes suisses, Angela et Angela, un anglais,
Richard et un français, Jean-Charles.

Je ne sais pas dans quoi je m'embarque et c'est finalement ça qui est
marrant ! Je pense à ma chère marraine, férue d'alpinisme. Je crois que
les souvenirs des photos de son intérieur, prises en haut du Mont Blanc, ne
sont pas pour rien dans mon envie de connaître ce frisson. Tout gosse, du haut
de mon mètre grandissant, je regardais ces photos avec admiration et perplexité
tout en suçotant les glaces maison de "La Marie", ma marraine, confectionnées
tout simplement en faisant geler du jus d'orange autour d'un bâton en plastique
transparent troué pour que la glace fruitée s'y accroche. La Marie est une
femme robuste, toujours fière et tonique, faisant face à tout, une sorte de
force de la nature affublée d'une gentillesse incroyable.
Pour moi ces glaces étaient uniques, délicieuses et faites de la même
matière que ce que je pouvais voir sur les photos. Ces lieux inaccessibles
étaient la récompense, le fruit d'un exploit sportif incroyable. On y voyait la
famille, les hommes de la maison aussi, fiers d'être arrivés à la cime de ces
montagnes mythiques. Pour moi c'étaient des sortes de héros même si je ne
comprenais pas bien ce qu'ils allaient chercher si loin, si haut, sans doute
comprendrais-je plus tard me disais-je...
Il y a ces souvenirs donc, mélangés à une certaine nostalgie à la pensée de
mon voisin Thierry, étant gosse également. Thierry, pour moi était une sorte
d'autre grand frère, il était très dynamique, entre judo, kayak et escalade, il
me montrait généreusement ses trophées et partageait avec moi ses passions,
jusqu'à la moto un peu plus tard. De Thierry je me souviendrais toute ma vie,
pour ces raisons, et parce que je porte sur mon front la cicatrice d'un
accident de gamin, une chute due à un mauvais maniement de bicyclette qui
m'avait coûté de m'ouvrir le crâne à 4 ou 5 ans. C'est à cette occasion, me
faisant recoudre par le médecin de famille que j'ai cru longtemps, voyant le
fil passer devant mes yeux, que notre tête en était pleine, et que la cervelle
était constituée de fils conducteurs, rouge, noir et bleu, comme les moteurs
pour lesquels mon père a une passion incroyable. Thierry donc était parti dans
les Alpes pour exercer sa passion d'Alpiniste, jusqu'à y rester éternellement
après une chute survenue pendant l'ouverture d'une voie nouvelle sur le pic du
midi je crois. Voilà, quelques raisons, quelques souvenirs, quelques pensées
qui ont certainement guider un peu mon choix de tenter cette expérience.

Je veux connaître ces sensations, ceci est plus important que le challenge,
ça ne changera rien pour moi d'avoir réussi à monter 6000m ou non, mais je
souhaite faire l'expérience. Peut-être vais-je découvrir une nouvelle passion,
peut-être vais-je me rendre compte que ce genre d'activité n'est finalement pas
tellement pour moi, nous verrons bien. L'essentiel est de le vivre tout
simplement parce que j'en ai envie.

Je dis à mes parents que je pars en treck dans les alentours de La Paz, rien
de plus, je comprends leur inquiétude, je ne me perds pas dans les détails en
ce qui concerne le treck, la marche de nuit, l'escalade, la glace pour éviter
de leur faire prendre dix ans d'inquiétude en trois jours.
Deux amis rencontrés pendant mon voyage, l'un australien et l'autre
néerlandais m'ont raconté leur aventure en deux mots : magnifique et
épuisant.
Les garçons sont sportifs alors je m'attends à avaler mon acte de naissance.
J'ai une condition physique relativement bonne, de beaucoup meilleure à celle
de mon départ de France, mon corps pèse dans les 82 kg aujourd'hui c'est à dire
7 de moins qu'en partant, son souffle est plus que correct et sa musculature un
peu plus tendue, mais bon, on verra sur pièce comment je supporte cette
ascension.
Nous partons pour le mont Huyana Potosi en minibus pour rejoindre le premier
refuge qui sert de camp de base. Le refuge est très sympa, joli, situé sur les
bords d'un lac artificiel d'un bleu turquoise incroyable.

Nous posons nos affaires, déjeunons une bonne soupe de minestrone et de la
viande avec un portion de riz pour nous préparer à partir nous entraîner sur le
glacier à la pratique de l'ascension sur glace. Tout va bien jusqu'à ce que
nous voyons arriver deux zombies dans le refuge. Ils viennent de faire
l'ascension et pourraient tourner dans le clip Thriller de Mickael Jackson,
Honnêtement ça fait peur tellement l'épuisement se lit sur leur visage et dans
leurs gestes incontrôlés...
A notre tour ! Nous vérifions et enfilons notre équipement complet
d'Andinisme, harnais, bottes en plastique dur, crampons, piolets et vêtements
techniques pour lutter contre le froid et le vent. Nous partons pour marcher
une heure et demie pour gravir 200m de dénivelé et rejoindre le glacier et ses
murs de glace à 5000 m. La marche est plaisante, les paysages très beaux. La
vue est dégagée sur les montagnes, nous cheminons sur des sentiers de terre, de
pierre, sur des tuyaux de conduite d'eau, il faut se concentrer un peu pour ne
pas aller dire bonjour à la vallée, très facile d'accès an chute
libre !

Une fois sur le site, l'enseignement commence. Le but est de nous apprendre
les techniques de bases qui nous seront nécessaires pour gravir le mont Huyana
Potosi : Monter et descendre des pentes de glace avec les crampons,
comment tenir son piolet, que faire en cas de chute pour ne pas dévaler la
montagne jusqu'en bas, quelques techniques de rappel également et un
enseignement sur la confection des nœuds spécifiques, le double 8 par exemple.
Une seule chose est finalement difficile et essentielle, avoir confiance en ses
crampons ! Il faut ne pas douter de l'efficacité de ses pointes de métal
qui par paire, sur chaque pied, vous accrochent à la paroi.

Tout est dans la confiance. Pour commencer à descendre en rappel, ce n'est
pas évident. Il faut vous mettre à 90° avec le mur de glace, complètement dans
le vide, dos à la pente, en vous disant qu'il n'y a pas de problèmes, que la
corde va vous retenir ... ce qui est vrai mais le cerveau n'est pas habitué à
se mettre volontairement dans des situations qu'il estime dangereuses. Nous
redescendons tous très contents de cette mise en bouche.

Je suis surpris de ne pas être fatigué, la mastication de feuilles de coca
doit aider de manière significative je pense. La nuit tombe, nous nous groupons
autour du feu à inventer des histoires de lapin-vampire, de sorcières suisses
fromagères à brûler ou à faire fondre en fondue moitié-moitié, et autres
bêtises, jusqu'à ce que la cuisinière du refuge nous rejoigne pour nous parler
des légendes du coin. Elle nous conte l'histoire du diable qui hante le lac,
attirant les hommes saouls ou en dépit d'amour en chantant ou en apparaissant
sous la forme d'une femme afin de perdre ces âmes en errance. Elle me dit que
le diable peut vraiment faire croire à sa victime qu'il est une femme,
discuter, séduire, jusqu'à l'entraîner aux enfers, elle insiste "il peut
paraître une femme sans l'être..." je lui réponds que j'ai ouï dire d'histoires
similaires au Brésil... que parfois les femmes, malgré toutes apparences, n'en
sont pas vraiment... et se prénomme Roberto ! Les rires terminent la
soirée en même temps que les braisent s'éteignent. Nous continuons à nous
raconter des histoires dans le dortoir, en anglais, jusqu'à ce que tout le
monde s'endorme, cela ressemble à un camps de vacances, c'est amusant. Aller au
lit ! Les lampes frontales laissent le noir se répandre et prendre
possession des songes andins. Demain, nous grimpons au deuxième refuge, à 5300
m, les choses sérieuses commencent ! Nous nous reposons le matin pour être
en forme pour le jour et la nuit à venir. Les guides prévoient que nous aurons
beaucoup de mal à dormir au-dessus de 5000m, donc nous rechargeons bien les
batteries maintenant. Certains font le tour du lac tranquillement, d'autres
dorment ou méditent. La deuxième partie de l'ascension commence tranquillement
et puis se durcit sur la fin, des chaos de roches à escalader, des pentes très
abruptes, des crêtes à parcourir, tout ceci se termine par quelques dizaines de
mètres à grimper dans la neige tassée avec de simples chaussures de marche.

Nous arrivons au refuge d'altitude, cinq tôles ondulées orange font se
dresser la cabane au milieu de la glace et de la roche. Une pièce d'un
vingtaine de mètres carré nous accueille jusqu'à cette nuit 02h du matin, heure
de départ pour le sommet du mont Huyana Potosi.

Cette nuit sera une des pires de ma vie. J'ai passé 07h, de 18h à 01h du
matin à grelotter, à chercher le sommeil et à me demander si ma tête n'allait
pas exploser sous une sensation de pression très forte. Il fait froid, mon
duvet n'est pas assez chaud pour ces températures, je gèle littéralement et
dépense beaucoup d'énergie à tenter de me réchauffer. Même recouvertes d'une
tenture en plastique, les parois de l'édifice de fortune sont glaciales.
J'attends inexorablement que les guides se lèvent et donnent le départ de
l'ascension, je suis épuisé et est hâte d'en découdre avec la montagne
maintenant. L'une des jeune-femmes part plus tôt, handicapée par des ongles de
pouce de pieds arrachés récemment (bon appétit!) elle marche un peu plus
lentement forcément. Elle mettra seulement une heure de plus que nous pour
arriver au sommet
Nous nous levons dans un froid plus qu'inconfortable, nous enfilons nos
scaphandres de combat pour nous attaquer à ce que nous sommes venus chercher.
Les deux guides prendront donc en charge une cordée chacun faite de deux
personnes. Je partirai avec Jean-Charles, jeune français métis robuste de 25
ans. Nous sommes censés être les plus rapides, le guide prévoit 4h30
d'ascension. Richard, l'ami anglais à l'humour très british âgé de 30 ans et
Angela, suissesse montagnarde de 32 ans, forment la deuxième cordée. C'est
parti, il fait nuit, il fait froid, le sol glisse, le vent cingle, quel plaisir
!! Ma lampe éclaire les pieds du guide, je n'ai plus de notion de temps, je me
concentre simplement sur les bottes cramponnées de mon prédécesseur, chaque pas
est une lutte, chaque pas est une avancée. Nous ne distinguons presque rien des
reliefs, parfois, après une pente très raide, je me dis qu'une crête
permettrait un peu de repos, mais ça ne cesse de monter, il n'y a pas de fin à
ce calvaire blanc. la vue de La Paz illuminée de couleurs orangées est la seule
distraction furtive dont nous profitons. Les pauses sont rares et courtes, dès
que l'on s'arrêtent on gèle ! Je tente de boire de l'eau, elle est gelée
malgré le fait que la bouteille se trouve dans mon parka ! Je tente de
manger un morceau de Snikers, idem... je ne peux que très difficilement en
extraire un peu de sucre, donc de calories, cela fait 2 semaines qu'une
gingivite m'empêche de croquer dans tout aliment que ce soit, alors une barre
de chocolat dure comme la pierre, c'est impensable. Il me reste les feuilles de
coca. Je mastique ces herbes magiques, elle donne des calories, et permettent
au corps de supporter des efforts soutenus. Les mineurs boliviens étaient
forcés de travailler 48h sans pause ni alimentation, ils résistaient grâce aux
propriétés spécifiques de la feuille de coca alors bon, un petit sommet de 6000
mètres, ça devrait passer tout seul ! Il arrive un moment où chaque pas
est une véritable lutte. A chaque pas je peux m'effondrer de fatigue, de
lassitude, les nerfs montent, envie d'arrêter cette idiotie, mais arrêter pour
faire quoi, pour aller où ? Il faut continuer, pas d'autres alternatives.
Le mental est le seul moyen de ne pas tomber de déraison. C'est dur, c'est très
dur. Richard perd un de ses crampons dans un mur un peu raide. Cela nous permet
une petite pause. Les deux guides montent et descendent la montagne en courant
pour retrouver ce crampon, sans quoi, Richard ne peut continuer l'ascension.
Les guides courent alors que pour nous chaque pas est une lutte, c'est
incroyable !
Des heures que nous marchons dans ce désert blanc et sombre. Nous ne voyons
rien mais il n'y a pas de bruit non plus. Seul le rythme des crampons dans la
neige nous accroche à quelque chose de vivant, scratch, scratch, scratch...
Parfois le rythme change selon la pente, nous passons des crevasses, ça
réveille un peu. A un moment, je ne peux vraiment plus, je stoppe la cordée
pour reprendre un peu de force, pendant que chacun s'hydrate ou mange quelque
chose, je m'endors d'un coup. Je dors cinq minutes, je suis réveillé par la
question de Jean-Charles, "Alors grand, ça va?", il ne s'est pas aperçu de mon
sommeil qui ressemble plus à un évanouissement, à un processus de sécurité
corporel. Je me réveille d'un coup également, ça va mieux, je mange un peu de
fruits secs, lutte contre l'envie très désagréable de les vomir. Nous voyons
une lueur se perdre dans le ciel, le soleil se lève, nous ne sommes plus très
loin, "une heure et vingt minutes nous dit l'un des guides avant le sommet,
mais vous allez voir c'est le plus facile"... tu parles Charles !
Heureusement qu'il nous a dit ça, cela nous donne des forces, mais en guise de
plus facile, il nous reste le plus dur, les pentes les plus raides, les murs de
glace au dessus du vide et la dernière crête battue par le vent. Cela n'en
finit pas, plus haut, toujours plus haut, nous voyons se dessiner petit à petit
la masse sombre du sommet, c'est encore loin, moins qu'il n'y parait finalement
car la fin est vraiment à pic. Nous devons avoir recours à ce que l'on a
apprit, la position du piolet dans la glace, la position des crampons, la
hauteur du corps, la c'est du sérieux, il ne s'agit pas de faire une erreur,
toute l'énergie se concentre sur ces mouvements, chaque geste est pensé, pesé,
toute la force se transmet aux cuisses pour se hisser jusqu'au nouveau point
d'ancrage creuser dans la glace par le pied opposé.

L'énergie de transfert se ressent en élan de chaleur dans les fibres
musculaires. La main tape le mur réfléchissant bleuté, parfois le piolet
s'accroche, parfois non, la glace est trop dense ou bien trop friable. Nous
entendons des craquements sourds venus du tréfond de la montagne, le soleil est
presque levé, la différence de température dilate les glaces et fait craquer
les fondements. Voilà pourquoi nous escaladons de nuit, de jour les risques de
fissures de la paroi sont trop importants.
Encore quelques mètres, nous voyons la lampe de la demoiselle partie une
heure avant nous arriver tout juste au sommet, nous y sommes, ça y
est !


L'épuisement est total. Le soleil révèle la splendeur du paysage. Les
montagnes dialoguent avec le ciel en bulles de nuages cotonneux que nous
surplombons.


Le ciel s'éclaircit doucement, l'ombre du mont Huyana Potosi forme un
parfait triangle sur le lac Titikaka, je n'en crois pas mes yeux, en fait il
est presque difficile de savourer tellement je suis fatigué.

Par bribes, je me rends compte de la majesté de l'environnement, nous sommes
sur une pointe, il y a peu de place, tout autour, le vide. Nous prenons
quelques photos, certains appareils ne fonctionnent pas, les batteries sont
gelées.


Quelques minutes sur l'un des toits du monde, et puis il faut redescendre...
redescendre, je n'y avait pas pensé ! Un autre calvaire commence. Nous
devons redescendre maintenant jusqu'au refuge de base, 1200 mètres plus bas,
par les à pics de glace, la neige, les roches, les chaos... Mon dieu
sauvez-moi ! Donnez-moi des skis, une luge, des ailes, quelque chose, je
ne peux pas descendre ça maintenant.

Cela fait 24h que je n'ai pas dormi, j'ai marché cette journée pendant sept
heure et trente minutes, ai passé sept heures a claquer des dents, tout ça sans
manger pratiquement pour gravir 1200 mètres en luttant contre le froid, le
sorroche... et maintenant quoi ? Il faut tout faire à l'inverse,
maintenant ? Et bien oui, et il n'y a pas d'autre alternative ! Nous
descendons en cordée, je suis derrière Jean-Charles, je suis très lent, je n'en
peux plus. je pense au calvaire des esclaves forcés à travailler jusqu'à
épuisement, je n'avais jamais ressenti physiquement ces limites. Cela fait
relativiser des choses ou du moins connaître des sensations nouvelles. Je
termine la descente et ferme la marche du groupe. Je préfère prendre mon temps
et ne pas bêtement me tordre une cheville ou glisser pour me casser un bras.
Les terrains sont très glissants et avec la fatigue, la faute d'appui est
possible à chaque pas. Mes jambes se dérobent parfois sous mon poids additionné
du sac de matériel. Je dois être très prudent. Le guide m'accompagne, très
professionnellement dans ma descente quasi gériatrique. Enfin arrivés au refuge
de base. On nous offre une soupe et de la viande et du riz, je boirais la
soupe, je suis déshydraté, je sens que mon corps a besoin de tout mais j'ai du
mal à accepter la nourriture, comme un blocage physique, petit à petit je bois
un peu d'eau chaude, puis d'eau tempérée. Là il y a un couple de français qui
s'apprêt à faire l'ascension, on plaisante un peu, je leur dit ironiquement que
c'est super facile... ça va j'ai toujours de l'humour, je suis pas mort !
Mes forces reviennent vite, très vite même j'en suis surpris. Voilà, j'ai gravi
ma première montagne à plus de 6000 mètres, je suis content, surtout que ce
soit fini, je crois que ce sera ma première et unique expérience de ce genre.
Je suis content de l'avoir fait, ça n'a rien changé pour moi, peut-être juste
renforcé l'idée que finalement je préfère me faire un coup de surf peinard,
prendre le soleil sur une plage, boire une bière et faire un barbecue avec des
potes, juste prendre le plaisir où il est, sans challenges inutiles. "Celui qui
ne regarde pas au-delà de la montagne ne peut emprunter le chemin qui y mène",
j'ai regardé au-delà en effet pour pouvoir la gravir cette montagne, ça marche,
on peut tout faire avec la volonté. Je crois qu'avant de vouloir construire des
montagnes ou de vouloir en déplacer, il est intéressant de simplement essayer
d'en monter une, pour voir ! Je me suis aussi rendu compte d'une chose,
physiquement, le souffle est la seule chose qui nous tient en vie. On peut se
passer de nourriture, de boisson, de plaisir, de réflexion, de sommeil, mais on
ne peut pas se passer du souffle. Le souffle c'est la vie, chaque inspiration
est un cadeau.
Chaque inspiration était un pas dans la neige pour sortir de cette geôle de
souffrance et de pénibilité. Le souffle est un espoir de chaque instant, un
porteur de tout.
J'y penserai à chaque inspiration, tant que le souffle est là, tout est
possible, tout !
