Je rencontre Roberto et Ignasio dans un hostel (auberge de jeunesse) à Salta. J'y réside depuis quelques jours et pour la première fois depuis longtemps, je crois pouvoir passer la nuit seul. Dans le dortoir, il n'y a aucun autre lit occupé que le mien, et par moi ça tombe bien. Il est tard et personne ne devrait arriver maintenant, plus de "collectivo", les bus de tourisme, annoncés à cette heure. Ils viennent des quatre coins du pays, mais aussi du Chili, de la Bolivie, du Brésil. Personne ne devrait venir troubler mon sommeil réparateur, personne sauf Roberto et Ignacio...
Roberto (à droite sur la photo) a 28 ans, argentin de la capitale fédérale (Buenos aires), porteño comme on dit ici. Il travaille pour Bausch and Lomb, marque de lunettes, comme représentant commercial. Toute sa famille est dans la lunette, de père en fils, ça vous donne une certaine vision de la vie.
Ignacio a 28 ans, argentin, porteño également. Il sera avocat dans quelques mois et porte une superbe moustache digne des brigades du tigre.
Roberto et Ignacio sont en vacances. Ils partent ensemble comme deux vieux compères à la recherche d'aventures nouvelles. Ils se connaissent depuis qu'ils ont trois ans. Extrêmement sympathiques dès le premier abord, Ils me racontent leur voyage depuis Buenos Aires. Ils sont partis le matin même pour parcourir 1500 km sans manger pour ne pas dormir. Malgré une bonne forme, la faim commence a les tenailler. Ignacio porte sur lui la panoplie complète du parfait espagnol. Je saurai plus tard qu'il descend d'Italien et de Hollandais. Le béret large en laine noire protège sa moustache d'éventuelles agressions venues du ciel, il porte toujours en bandoulière une "bota", cette gourde typique espagnole prête à accueillir du vin, ou toute autre potion magique. Pour tout dire, si Roberto était plus petit et avec des ailes sur la casquette, j'aurai cru avoir rencontré Astérix et Obélix.
Ce sont des bons Gaulois comme on dit chez nous. Ils engloutissent des sangliers comme de le dire, ici sous forme d'empanadas, de tamales et de parilla. Que des trucs légers donc ! Tout ça arrosé de vin de la bota et de quelques verres ou bouteilles supplémentaires. Roberto et Ignacio sont des jouisseurs, des généreux, des pantagrueliques. Ils sont attachants par leur simplicité à se faire plaisir et ils la communiquent.
Toujours à sortir un bon mot, à aller parler aux filles dans la rue ou ailleurs, ils lient très vite des liens. Bien sur pour parfaire la panoplie Ignacio ajoute un Havana gros comme une jambe de bébé à ses outils de plaisir.
Ils peuvent parler des heures à des inconnus, du moment qu'il y a de l'échange. Roberto et Ignacio, ça fait un peu titre de bande dessinée pour enfants des années 60.
C'est ce que je ressens quelque part à voir ces garçons de 28 ans qui en paraissent 40 par leur façon d'être. Ils ne sont pas vieux, ils sont un peu l'image du père ou du tonton quand on est petit. Le bonhomme sympa avec une grosse voix qui pince les joues du dernier né un peu fort en avalant cul sec une lampée de goutte et en remontant son froc en reniflant, juste avant un vrai et franc sourire. Humains, simplement.