Nous partons de Uyuni à 10h30 pour 3 jours de balade dans les alentours. Nous allons visiter les plus grandes étendues salées du monde, quelques réserves, voir des Geysers, et nous baigner dans des eaux thermales. Nous allons aussi parait-il, prendre des coups de soleils, et mourir de froid la nuit à -20°c... Je dis nous car nous partons à trois 4x4. Je suis en compagnie de trois indiens de New Dehli, Pragya, la jeune femme, Sucharit et Nikhil, les deux garçons et d'un couple de Hollandais, Stéphanie et Frank. Nous chargeons les sacs sur le toit. J'ai pris la caméra, je ne voulais pas la laisser à Uyuni, et je me suis dit que je devais la prendre...ma petite voix étant ma meilleure amie, je décide une fois de plus de l'écouter. Nous commençons la visite par un arrêt dans un cimetière férovière. Ici gisent les restes des tout premiers trains ayant circulé en Bolivie.

Les traverses de métal forment des espaces improbables et très graphiques dans le paysage désertique. Les touristes crient, sautent, grimpent sur les vénérables épaves de temps révolues. Pour moi c'est une forme de manque de respect, je n'aime pas cela, mais c'est ainsi. Je voudrais pouvoir visiter les monuments que forment les wagons à moitié ensevelis, prendre le temps d'écouter leur histoire, de caresser leur rugosité et entendre leurs contes. Quelques coups de klaxons et nous remontons dans les 4x4. La caravane internationale repart. Des kilomètres de pistes, une petite heure de route et les paysages se transforment, le blanc commence à manger les couleurs de roches. Nous entrons dans les salares. C'est tout simplement complètement dingue. Nous roulons des kilomètres au milieu de ce qui fût jadis un immense lac, c'en est aujourd'hui un autre, un lac de sel. Tout est blanc au sol et bleu dans le ciel. Nous descendons un moment pour mettre le pied sur ce parterre lunaire. Le craquement est particulier, cela ressemble au son de la glace mais en plus sourd. Une couche plus profonde semble présente en dessous. Nous marchons fascinés par ce désert, autrefois lac regorgeant de flore et de faune, qui recouvrait la majeure partie de la partie sud de la Bolivie. Chacun se perd dans ses pensées, dans sa contemplation.

La caravane repart à nouveau pour nous emmener prêt d'une construction de sel, un arrêt touristique où l'on trouve les traditionnels produits artisanaux, les chaussettes, les ponchos en laine de lama ou d' alpaga, les bonnets multicolores à pompom (ou pas), les gants, les guêtres, enfin tout pour habiller un bon touriste en poupée locale afublée de lunettes Ockley, Armani ou Christian Dior.

Nous profitons tous du voyage cahoteux pour nous connaître un peu mieux Nos amis Hollandais sont étudiants, Frank, en ostéopathie et Stéphanie en Médecine. Nos amis indiens vivent depuis dix ans aux Etats Unis. Ils ont envie de retourner en Inde pour vivre dans leur pays, enfin. J'aime rencontrer tant de diversité et de manière de voir, de penser, de s'exprimer, nous parlons tous anglais dans la voiture, les hollandais pratiquement sans accent, les indiens avec un fort accent indie, sauf Pragya qui elle a plutôt un accent américain, et moi avec mon "superbe" accent français, reconnaissable entre mille...

Nous arrivons alors dans une oasis qui nous offre des vues de plages improbables sur une mer de sel.

L'île regorge de cactus millénaires, la vue sur l'étendue salée est absolument mystique. Je me dis qu'un portrait de Pragya, la jeune indienne serait fabuleux. Le peu qu'elle a pu me dire sur elle et sa façon de se comporter, de se mouvoir, de regarder les choses me font présentir de belle qualités humaines et des ressources importantes. Elle est en ce moment dans un espace de décision, voulant laisser les Etats-Unis pour revenir dans son pays. Elle m'explique que son père travaille à l'ambassade indienne, qu'elle a vécu dans de nombreux pays de part le monde, dont 4 ans à Minsk par exemple. Adolescente, elle espérait, rêvait même d'un endroit stable, fixe, trouver quelque part où rester, se faire des amis... et être astronaute. Aujourd'hui à 25 ans, parce qu'elle s'est construite et que son pays, son lieu de vie, elle l'a trouvé en elle, elle désire découvrir le monde seule, voyager, sans doute beaucoup en Inde qui est un pays riche de diversités. Je fais un portrait vidéo de Pragya, simple. Elle, jeune femme à la peau très brune, aux yeux grands, scintillants comme des étoiles et au sourire éblouissant. Elle, simplement assise sur une mer de sel me racontant sa vie, ses envies, ses rêves, au milieu de nul part, au milieu du temps, suspendu à un fil de vie que seul notre souffle alimente. L'immensité des salares gomme les perspectives, les touristes passent des heures à essayer de trouver l'idée la plus drôle pour faire une photo surprenante sans photo montage, ils sautent, crient, prennent des positions improbables, certains s'éloignent beaucoup pour paraître tout petit, tenir dans la main de celui qui est en premier plan... C'est drôle sur le moment et parfois aussi très drôle à la vue des photos réalisées, certaines sont très créatives. Nous partons maintenant en direction de l'endroit où nous allons passer la nuit. Nous dormirons dans un hôtel de sel. Cela me fait penser à Ensel et Gretel avec la maison en pain d'épices ou en sucre je ne sais plus trop. Ceci dit, je ne pense pas que manger notre maison soit une bonne idée.

Le lieux est très beau, tout est fait de sel, les lits, les tables, les murs. Je me sens un peu comme une "french fries" dans un cornet de frites. Nous posons nos affaires et partons nous promener désirant profiter du coucher de soleil sur la mer de sel. Nous arrivons un poil trop tard mais le spectacle est tout de même joli. Nous repartons de peur de nous faire surprendre par la nuit. Elle tombe très vite et est très froide. Nous cheminons en direction de l'hôtel regardant les étoiles apparaître dans un ciel d'une clarté incroyable. Nous discutons économie, voyages... quand tout à coup une lueur nous arrête tous. Un trait flamboyant orangé vient rompre la monotonie obscure de l'horizon salé. Nous nous questionnons mutuellement nous demandant ce que cela peut bien être. La lueur devient lumière, elle grossit et devient très puissante. Nous n'en croyons pas nos yeux, serait-ce ?... Serait-ce... la lune ?

Le disque se forme petit à petit. Il est énorme, orangé, d'une force éclairante absolument phénoménale. Nous nous levons, des ombres lunaires se progètent sur le sol. Nous assistons à un lever de lune !! La taille de l'astre est énorme, grossie par un effet de loupe.

Nous nous asseyons, abasourdis par ce spectacle fabuleux. D'un côté le soleil se couche, de l'autre, face à nous, la lune embrasse les reliefs que forment les anciennes côtes du lac évaporé. Le ciel est percé de milliers de points blancs. La magie est ici, à cet instant nous comprenons les croyances, les vénérations, les cultes... Tout cela est en dehors de notre compréhension. Nous avons juste une fois de plus à apprécier. Nos instruments modernes de captation sont sourd et presqu'aveugles à la beauté du spectacle, les photos ou vidéo ne donnent rien. Nous avons cette chance de profiter de ce spectacle, nous sommes six dehors à pouvoir saisir ces émotions, tous les autres touristes sont dans l'hôtel de sel attendant leur pitance. Pitance que nous serons très content de retrouver quelques minutes plus tard ! :-)

Le lendemain nous nous levons avec le soleil. Les astres ont échangé leur positions, la lune termine sa course là où nous avions laissé le soleil il y a une dizaine d'heures. Nous parcourons des étendues immenses, colorées, nous nous arrêtons saluer les flamands roses, mirer des lagons de différentes couleurs, observer la course des nuages pour nous poser dans un parc national. L'hôtel fait face à un lac rose qui portent des icebergs de sel. Cet endroit concoure pour devenir une des merveilles du monde, des affiches nous encouragent à voter pour.

En retour de balade de fin de journée, les chauffeurs de 4x4 et quelques français m'invitent à faire une partie de soccer. Nous sommes à 4000 m d'altitude, les poumons souffrent, la poussière est partout mais chacun y met tout son cœur, on rigole bien. Je parviens à mettre un but parmi beaucoup d'autre, pour être franc je suis complètement crevé et ceux qui me connaissent jouant au foot savent à quel point ma technique de "sagesse immobile" est efficace. Ici c'est pire que tout ! :-) Nous rentrons tous à l'hôtel, constitué comme d'habitude de dortoirs. Il n'y a pas de douches, les toilettes donnent très envie d'aller voir le paysage, même de nuit par -15°c. Nous sommes tous puants, sales, fatigués et contents. Les guides font la bouffe pour tout le monde dans leur chambre, sur des réchauds tombés du camion, non pas parce que volés mais parce qu'ils étaient vraiment sur les toits des 4x4.

Nous nous endormons dans des cris étouffés au moment de rentrer dans les duvets poussiéreux et glacés. Demain, lever à 4H15, il y a de la route... et on n'imaginait pas à quel point !

Réveil dans une atmosphère étrange, j'ai fait des rêves plus que bizarres, je ne saurais expliquer de quoi ils étaient fait, peut-être un peu de froid, de fatigue et d'errance. Les 4x4 chauffent depuis un petit moment, il fait très froid. Certains ne démarrent pas, d'autres les tractent. Tous les wagons du train de touristes ont pris les rails de la dernière journée.

Nous roulons longtemps avant d'arriver de nuit à des Geysers, sans grand intérêt. Nous rejoignons ensuite un volcan actif, qui fait office de frontière avec le Chili, Picante...

"Et là le soleil se lève et c'est beau, bon aller on se casse !" comme disait Coluche. Nous regrimpons dans nos Jeep, la route est difficile, très accidentée, il y a beaucoup de vent. Le petit-déjeuner est prévu à "Aguas calientes", bain naturel où l'eau sort de terre à 38°c. Un régal de prendre un bain, enfin, en pleine nature, au milieu de rien avec des Panqueques dans l'estomac ! Le vent forcit, des bourrasques pareilles à des mini tornades forment des tubes de sables tournoyant emportant les choses légères sur leurs passages. Ce vent est dangereux, c'est un vent de sable et de pierre, il casse les vitres des véhicules et annihile la visibilité. La caravane rentre maintenant en direction de Uyuni. Le vent grossit encore et encore, c'est une véritable tempête qui fouette les flancs des véhicules, soulève les sables de la terre et rend le voyage à présent inquiétant. La poussière, le sable, s'invitent partout dans les voitures, impossible de leur refuser l'entrée, ils forcent les joints des fenêtres, font vibrer les toits, dévient les véhicules et rendent les moteurs haletants. Nous resterons 15h dans les 4x4 aujourd'hui...

La caravane se déchire, le manque de visibilité laisse le chant des sirènes attirer les marins des sables, certains d'un côté, certains d'un autre. Nous serons trois véhicules à nous suivre, le nôtre avec Jimmy comme chauffeur, ressemblant beaucoup à Tao dans les mystérieuse cité d'or, celui du "Chinois", et celui de "Marcello", homme d'une cinquantaine d'années, petit trapu et édenté. Chaque véhicule disparaît l'un après l'autre du rétroviseur de Jimmy. Ils tombent en panne. Nous faisons chemin inverse pour les retrouver, pas plus de cinq minutes dans l'autre sens, c'est la règle. Nous n'avons plus de carburant, plus assez pour rentrer. Le vent à consumé les forces des jeep japonaises. Chaque traversée de village qui suit est une séance de tapage aux portes des habitations pour acheter un peu d'essence, rien... impossible d'en trouver, d'autant que les stations services n'ont pas été livrées. Le vent, lui ne faiblit pas, il balaye, étale, chamboule, disperse, colore, soulève et plaque tout ce qu'il trouve. Le ciel est brun roux, Il restent quelques gouttes dans les bidons sur les toits des tous-terrains, ultime arrêt, maintenant c'est sur, nous ne pourrons rejoindre Uyuni. Jannette, notre cuisinière passe un coup de fil pour qu'on nous envoie un véhicule depuis la ville pour avoir de quoi rentrer ce soir.

Ce n'est pas gagné, les 4x4 sont tous sortis, les conditions sont très particulières, le vent a eu la bonne idée de couper l'électricité dans la ville que l'on pensait pouvoir être notre oasis.

Nous roulons, le véhicule du chinois juste devant lutte, roulant en crabe pour rester sur la piste. Le capot de la jeep vibre de plus en plus. Le bruit est assourdissant dans l'auto, depuis une huitaine d'heures maintenant, tout est ensablé à l'intérieur. Tout à coup le capot s'ouvre, masquant complètement la visibilité, nous roulons vite. Jimmy décélère doucement, la piste est en sable, les bas côté sont hauts. Il ne s'agit pas de partir en travers, des véhicules roulent dans l'autre sens, sans plus de visibilité que nous il y a encore quelques instants. Nous finissons par nous arrêter sans dommages. L'ambiance est plutôt bon-enfant dans la voiture, on se demande ce qu'il va encore se passer avec le sourire.

Ici il ne faut rien planifier, tout peut-arriver, et finalement quand ce n'est pas grave, ce n'est pas grave, voilà tout. Nous attachons le capot avec un morceau de courroie enlevé à ce qui sert de sandows pour attacher les sacs et autres matériels sur le toit.

Finalement, un véhicule vient à notre rencontre avec de la "gazolina", nous parviendrons à rejoindre Uyuni, ville morte, plongée dans le noir du désert. Secouant nos sacs gris de poussière, certains d'entre nous irons rejoindre la gare routière pour partir immédiatement pour un voyage de douze heures de bus en direction de La Paz, d'autres essaierons de prendre un train. Les hôtels sont tous sombres, les groupes électrogènes ne fonctionnent pas. Je décide de rester là demain, le temps de faire mes acquisitions vidéo, sauvegarder mes disques, laver mon linge et écrire ces lignes.

Journée de bivouac technique donc aujourd'hui. Le temps de faire un point sur les aventures, les émotions, les rencontres et aussi les impressions. Je ne me sens pas très à l'aise en Bolivie. L'impression est la même qu'au Chili, en tout cas dans les endroits très touristiques fréquentés. Les gens ne sont pas aimables, vraiment pas. C'est même carrément une douche froide (une de plus) si l'on compare avec la chaleur des argentins. Ici les gringos sont pris pour des boeufs, il n'y a pas de considération, c'est du rienafoutrisme permanent, très très proche de l'insulte souvent.

Les commerçant n'ont manifestement pas envie de faire du business, on a toujours l'impression de les déranger, vraiment, même en arborant le plus grand sourire, le retour est toujours la même expression de vide et de non considération. Les boliviens que j'ai rencontré ne sourient pas, jamais. Il ne faut par exemple pas payer une chambre d'hôtel en avance ici, car il y a des chances que le tenancier vous regarde de côté en vous disant très vite en espagnol qu'il ne se souvient pas et qu'il a louer la chambre... L'attitude des gens ici est peut-être dû à la lassitude de voir débarquer sans cesse des gringos géants (les boliviens sont très petits), et même sans le vouloir, arrogants de richesses, peut-être. Les boliviens répondent par "si" o "no", c'est tout. Par exemple, vous arrivez dans un resto, vous commandez une pizza, le garçon va vous regarder et vous dire "no", rien de plus, rien de moins. Alors vous commandez une autre, il va vous dire "no" en regardant au loin, las... l'impression que vraiment vous le faîtes super chier. Jusqu'à ce que vous lui arrachiez les infos pour savoir pourquoi "no" et qu'est-ce-qu'il lui reste dans sa cuisine, il va agir ainsi. Si par exemple vous sortez un jeu de carte, certain peuvent vous dire, "partez", on a rien pour vous ici "partez maintenant", ils veulent faire du chiffre croyant qu'un client qui se sent bien est un mauvais client. Sans doute se basent-ils sur un principe qui ne fonctionne pas, faire en quantité plutôt qu'en qualité, enfin cela fonctionne à court terme, jusqu'à ce que les "vaches à lait" commencent vraiment à préférer d'autres endroits...plus humains... A méditer. La déconsidération actuelle est-elle une réaction finalement compréhensible ?

Lorsqu'un peuple a assassiné vos ancêtres, les a rendus esclaves et revient ensuite pour visiter vos richesses, en masse, qu'est-ce que cela peut créer ? Y-a-t-il de cela ? Ou bien est-ce une interprétation de la globalisation et du "faire de l'argent" particulier à cet endroit du monde ? Sont-ce de l'incompréhension et de l'interprétation mutuelles qui créent ces distances désagréables ?

La seule personne que je croyais bolivienne avec qui j'ai eu de bons échanges était en fait argentin ! Je pense que je trouverai sans doute certaines réponses dans la suite de mon voyage, dans des endroits moins fréquentés où le dialogue sera plus ouvert.